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Le mont d’Hypérion
Avant de quitter l’écurie de pégases au-dessus de la demeure de l’amazone, Amos examina le pendentif de cristal. Il comprit rapidement comment fonctionnait l’objet magique et fit quelques tests afin de bien le maîtriser. Il suffisait de concentrer ses pensées sur l’élément minéral pour en saisir les vibrations et les variations de couleur. Ainsi, il était possible de savoir, selon l’harmonie des tons perceptibles dans le cristal, si, par exemple, une route était bonne ou non à suivre. Pour s’exercer, Amos demanda au pendule s’il devait réveiller Maelström pour repartir immédiatement. La luminosité du cristal disparut tout de suite et le garçon en déduisit qu’il valait mieux accorder encore quelques heures de sommeil à son dragon.
« Je devrais peut-être me reposer aussi, pensa-t-il en regardant Maelström qui dormait si bien. Jusqu’à présent, le voyage a été très long et je mériterais bien une petite pause. »
Amos redescendit l’escalier qui conduisait à l’intérieur de la maison pour y prendre de gros coussins et les remonter à l’écurie. Il s’installa confortablement près de son dragon et s’endormit très vite. Seul le pégase de l’amazone, dans sa stalle, demeura éveillé parmi les profonds ronflements des voyageurs épuisés.
Porté par le rêve, le jeune porteur de masques se retrouva face à quatre portes. La première, faite de magma fumant, dégageait une chaleur torride. La seconde, entièrement taillée dans le roc, semblait impossible à ouvrir, alors que la troisième, translucide, avait la fluidité de l’eau. Enfin, la dernière, faite de verre, donnait une grande impression de fragilité et c’est d’abord celle-là qu’Amos choisit. Malgré ses efforts pour l’ouvrir, la porte demeura close. Cet échec le conduisit tout naturellement, mais sans plus de succès, à la porte constituée d’eau, puis à celle de roc. À cet instant, sans qu’il eût à poser la main sur la poignée, la porte de feu s’ouvrit toute grande pour le laisser entrer. Le garçon passa le seuil enflammé, mais perdit l’équilibre. Il fit alors une longue chute dans le noir en poussant un hurlement qui le fit se réveiller en sursaut et il lui fallut quelques instants pour retrouver ses esprits.
— Un mauvais rêve, grand frère ? lui demanda le dragon qui, lui, était tout à fait réveillé.
— Oui… c’était…fit Amos en bâillant. J’ai fait un rêve très étrange… Enfin… Tu as bien dormi, toi ?
— Oh oui ! Très bien ! répondit le dragon, la mine réjouie. Et ça fait déjà un moment que je suis sur mes quatre pattes !
— Tel que je te connais, tu dois avoir faim ! dit le porteur de masques en se frottant les yeux.
— Non… non, ça va…, bredouilla Maelström, je n’ai pas si faim.
— Je ne comprends pas. Tu ne te sens pas bien ? Tu es toujours affamé lorsque tu…
Amos interrompit sa phrase en remarquant que le pégase de l’amazone n’était plus dans sa stalle.
— Non… ne me dis pas que… que tu as…, balbutia-t-il, que tu as avalé le pégase ?!
— Euh… je ne… euh… je n’ai pas pu résister. Je suis désolé.
— Tu l’as mangé au complet ? de la tête aux pieds ?
— Oui, sauf les sabots ! Ils sont encore dans la stalle, tu veux les voir ?
— Non, merci ! répliqua Amos, dégoûté. Déjà… pour les moutons… je trouvais cela exagéré, mais là, un cheval entier, c’est… comment dire ?… c’est…
— C’est délicieux ! La viande est un peu moins tendre, mais j’aime le goût un peu épicé des viscères quand…
— ÇA SUFFIT ! le coupa le garçon qui en avait assez. Je ne veux pas en entendre plus ! Garde pour toi ces détails, petit frère.
— D’accord, mais je te rappelle que c’est toi qui m’as demandé des précisions.
— Préparons-nous à partir si tu veux bien, lança Amos pour changer de sujet.
— Et toi ? Tu ne mangerais pas un peu avant que nous repartions ?
— Non, sans façon, fit le porteur de masques en souriant, tu m’as coupé l’appétit. Allez, en route maintenant !
Sans plus tarder, les deux compagnons d’aventure s’envolèrent vers l’intérieur du continent. Amos aperçut plusieurs villages protégés par de très hautes fortifications.
— Ce doit être dans ces villages protégés qu’habitent les mâles pour se défendre ! dit-il. Regarde, les murs doivent certainement avoir cinq fois la taille de ceux de Berrion. Et ces machines de guerre ! Elles sont gigantesques !
— Et de quoi se protègent-ils ainsi ? demanda Maelström.
Des géants et des cyclopes, des ogres aussi. Il paraît que ce continent en est infesté !
— Je prends de l’altitude alors. Je n’ai pas envie de recevoir un projectile comme celui qui a déjà failli nous tuer.
— Sage décision, allons-y !
Les villages de pêcheurs, les plages et les fortifications firent rapidement place à une région de petites chaumières construites çà et là au centre d’une grande tourbière. Du haut des airs, Amos aperçut quelques cadavres de géants, à demi avalés par la terre, qui avaient eu la malchance de passer sur des sables mouvants. Plus loin, deux rangées de montagnes spectaculaires aux parois abruptes laissaient entrevoir des vallées fertiles parsemées de villages abandonnés dont les maisons étaient en ruine. Une haute tour de garde pratiquement détruite hébergeait des corbeaux à la place de pégases.
— C’est désolant, constata le garçon. Ce continent semble désert !
— Tous les humains ont abandonné les lieux, enchaîna le dragon. Par contre, la nature est magnifique !
— Je suppose que la cohabitation avec les géants n’a pas été un très grand succès.
— En effet. Dis-moi, Amos, sommes-nous toujours dans la bonne direction ?
— Si je me fie au pendentif, nous devons continuer toujours tout droit, en suivant cette chaîne de montagnes.
— Continuons alors !
Toujours guidés par l’objet magique de l’amazone, Amos et Maelström survolèrent une autre région verdoyante où s’étendaient de magnifiques lacs. Cette fois-ci encore, plusieurs endroits portaient les marques d’un passé tumultueux, car les ruines étaient nombreuses parmi les divisions encore perceptibles des anciennes terres agricoles.
— Regarde, Maelström, il y a deux cyclopes qui se battent près du grand lac, juste en dessous. Ils sont encore plus gros que ceux de l’île aux moutons !
— Je les vois, mais je te signale qu’il y a beaucoup plus intéressant devant nous, répondit le dragon.
Au loin, une énorme montagne s’élevait, grandiose, vers les nuages. Des neiges éternelles couvraient son sommet.
— Je crois que je n’aurai plus besoin du pendentif ! déclara Amos qui n’avait jamais vu un mont si impressionnant. La route est toute tracée devant nous !
— J’estime que nous arriverons à la tombée du jour.
— Il faudra trouver un endroit sécuritaire pour nous poser avant la nuit. Je n’ai pas envie d’être réveillé par un géant affamé qui aimerait bien se mettre un peu de chair humaine sous la dent.
— T’en fais pas, nous trouverons…
C’est sous un magnifique coucher de soleil qu’ils atteignirent le pied du mont d’Hypérion. Un grand feu qui brûlait sur un plateau de la montagne attira leur attention. En s’approchant, Amos eut une surprise phénoménale. Les lettres AMOS flambaient sur le sol.
— Ça alors ! s’exclama Maelström. On dirait bien que tu es connu ici !
— Pose-toi près des lettres, mais demeure sur tes gardes ! On ne sait jamais…
— Bien…
Dès qu’ils touchèrent terre, une bonne centaine de petits bonshommes à peine hauts comme des enfants de cinq ans, sortirent des grottes environnantes. Tous habillés de fourrure et de cuir, ils avaient la peau noire et, au milieu de leur visage très ridé, un nez aux larges narines. Discrètement, Amos mit ses oreilles de cristal. L’un des petits hommes, celui qui portait un grand chapeau de poil, s’avança vers lui et s’assura qu’il était bien Amos Daragon. Le porteur de masques lui répondit par un signe affirmatif de la tête.
Des soupirs de soulagement fusèrent de toutes parts. Le petit être ordonna à ses compagnons de se préparer pour l’expédition et il invita Amos à descendre du dragon.
— Heureux de vous rencontrer, Amos Daragon, mais veuillez nous excuser de ne pas prendre le temps maintenant de mieux nous connaître, car nous devons partir dès que possible. Je dois vous prévenir que nous aurons certainement plusieurs imprévus durant notre montée, dont les conditions climatiques changeantes. À cause de l’altitude, vous aurez peut-être des problèmes respiratoires, mais ne craignez rien, un excellent guérisseur nous accompagnera.
Amos voulut poser une question, mais ne parvint pas à placer un seul mot.
— Nous grimperons par la face ouest de la montagne, continua le petit bonhomme. Il s’y trouve un plateau où est installé le premier camp où nous nous reposerons. Deux de nos équipes sont également déjà à préparer le deuxième et le troisième camp afin de nous y accueillir lorsque nous y serons. Le matériel sera transporté à dos de yack, et de longues cordes ont été fixées pour nous guider sur la majeure partie du parcours. Des questions ?
Le porteur de masques ouvrit la bouche pour parler.
— Ah ! j’oubliais ! lança l’homme miniature. Nous traverserons d’abord la chute de glace de Khumbu qui est une des étapes les plus dangereuses du voyage. Ce parcours est jalonné de crevasses et nous devrons emprunter des ponts de corde rudimentaires. C’est pourquoi votre grosse bête volante ne pourra nous accompagner. Une de mes équipes restera postée ici pour prendre soin d’elle si vous le voulez bien. Nos yacks, eux, savent détecter les crevasses et peuvent parcourir de grandes distances pour les éviter. Ils ont une habileté naturelle pour se déplacer dans la neige que votre créature n’a malheureusement pas. Et rassurez-vous, nous ne sommes pas fous… Si nous montons à pied, c’est parce qu’il est impossible de voler à cause de la rareté de l’air. Désirez-vous d’autres précisions ?
Amos haussa les épaules.
— Ah oui ! ajouta encore son interlocuteur. Vous devrez faire le dernier bout seul et sans aide. Malgré toute l’amitié que j’ai pour Tserle, je ne peux risquer la vie de mes coéquipiers pour la sauver. De toute façon, cette étape est impossible à franchir pour un simple mortel. J’espère que vous avez de grands pouvoirs, car les dieux protègent jalousement cette zone de la montagne. Au fait, avez-vous des vêtements chauds ? Sinon, nous vous en fournirons. Notre chamane, celle qui a prédit votre arrivée, est aussi le maître et guide spirituel de Tserle. Vous la rencontrerez au troisième camp dans la montagne, elle nous attend. Voilà… J’espère que les hauteurs ne vous effraient pas !
Le garçon demeura muet. Il y avait quelque chose dans les yeux du petit bonhomme qui laissait croire qu’il n’avait pas encore terminé…
— Je vous parle des hauteurs car, pour votre dernière étape, vous aurez à grimper une arête très abrupte chevauchant deux parois qui plongent littéralement dans le vide. Enfin, j’espère que vous serez de taille à vaincre cette montagne ! À mon avis, vous ne devez pas être très expérimenté comme grimpeur, mais la chamane croit beaucoup en vous, alors je suppose que vous accomplirez la tâche correctement. Enfin, rappelez-vous que, si tout se passe bien, le pire demeure encore la descente. Il arrive souvent que la fatigue ou une acclimatation inadéquate entraîne des problèmes de coordination. Et là, je vous fais grâce des tempêtes-surprises qui provoquent de nombreux accidents, souvent mortels. Voilà… Maintenant, préparons-nous et reposons-nous un peu, car nous partirons dès que les premiers rayons du soleil apparaîtront ! Dans la région, les nuits sont courtes, vous vous en rendrez vite compte ! Quelqu’un veillera à vous conduire dans une grotte un peu plus loin. Un repas vous sera servi ! À demain, Amos Daragon.
Amos demeura cloué sur place, étourdi par le flot de paroles du petit bonhomme.
— Ouf ! Qua-t-il dit ? demanda Maelström qui, sans oreilles de cristal, n’avait rien pu déchiffrer du discours.
— J’aimerais bien te le traduire, fit le garçon, mais pas maintenant. D’ailleurs, je ne saurais par où commencer.
— T’a-t-il dit son nom ?
— Non, petit frère… il ne me l’a pas dit.